Interview de Julien Tokarz publiée initialement sur le site Affiches Parisiennes et au cours de laquelle il est question du cabinet numérique, de l’expert-comptable startuper et l’interprofessionnalité.
 
 
 

Affiches Parisiennes : Quels sont vos défis en tant qu’organisateur du 70e congrès de l’Ordre des experts-comptables ?

Julien Tokarz : Le commissaire général prend en charge l’organisation de toute la logistique et de toute la partie festive, notamment pour les accompagnants. Mon défi est de pouvoir accueillir dans de bonnes conditions plus de 5 000 congressistes, chiffre que nous devrions dépasser et qui constitue un record dans l’histoire de la profession. Nous voulons accueillir tout le monde dans d’excellentes conditions. Heureusement, Paris offre une grande capacité hôtelière et un palais des Congrès d’envergure. Malgré tout, gérer 5 000 congressistes est un vrai défi, à la fois durant les échanges professionnels et durant les soirées, notamment le gala du jeudi soir, un moment important de cette manifestation. Les places sont néanmoins limitées. Les premiers inscrits seront donc les premiers servis.

Lors de ce congrès, vous avez choisi de débattre autour du « cabinet numérique »…

J. T. : Oui. Le cabinet numérique est un thème totalement d’actualité, puisque les experts-comptables font partie des nombreuses professions de services qui sont en train de faire leur virage numérique, avec de véritables enjeux dans les années qui viennent. Il faut absolument que nos cabinets réalisent leur mutation et accompagnent l’ensemble de nos collaborateurs. Dans les cinq ans qui viennent, au lieu de traiter une trentaine de dossiers, ils devront en prendre en charge une centaine. Entre la reconnaissance de caractères, la comptabilisation automatique des factures et la facturation électronique qui vont arriver en force d’ici à 2020, nous allons devoir trouver de nouvelles occupations à nos collaborateurs à travers de nouveaux gisements de missions, en allant de plus en plus vers le conseil et vers le service complet à l’entreprise, du secrétariat le plus simple au service à très forte valeur ajoutée pour nos clients. Le virage numérique, nous allons devoir le prendre impérativement, et c’est tout l’intérêt de 70e congrès.
Grâce au choix de ce thème, nous avons enregistré un taux de participation très élevé. C’est la preuve que nos cabinets se préoccupent vraiment du numérique. Les experts-comptables ont pleinement conscience que cela va largement impacter leurs pratiques professionnelles. Actuellement, les éditeurs sont en train de sortir des outils très performants de comptabilisation automatique. Ce n’est donc plus une vue de l’esprit. C’est pour cette raison que l’ensemble de la profession est présent à ce congrès, afin de voir de nouveaux produits, d’avoir de nouvelles idées, de participer à des ateliers pratiques, le tout dans une ambiance chaleureuse et conviviale, en étant accompagné de sa ou de son conjoint(e), puisque c’est une tradition chez nous.

Lors de ce congrès, va-t-on également parler de l’expert-comptable startuper ?

J. T. : Le congrès sera plutôt axé sur les nouveaux outils à mettre en place au sein des cabinets et tout ce qu’il faut savoir pour passer au numérique. Nous ne parlerons donc probablement pas des startupers qui défrayent la chronique actuellement. Reste qu’au sein de la profession, des offres vont émerger dans les mois qui viennent, notamment des offres « full web », c’est une évidence. D’ailleurs, beaucoup de cabinets vont créer rapidement des filiales pour mettre en place des offres complètes sur le web. Ces initiatives surviennent un an après l’évolution des textes et l’ouverture du capital des cabinets. Ces capitaux vont permettre à certains de lancer des offres d’envergure comme le ferait n’importe quelle entreprise sur internet.

Combien de cabinets sont aujourd’hui passés au numérique ?

J. T. : Tout dépend de la définition qu’on donne au mot « numérique ». Au sens large, 100 % des cabinets s’y sont mis, à des degrés divers et surtout à la demande de nos clients. Pour ceux qui ont une véritable offre numérique en ligne, notamment avec le partage de tous les documents, le pourcentage est encore assez faible, même si je n’ai pas vu de statistiques récentes. Ce « tout numérique » concerne sans doute aujourd’hui 15 à 20 % de la profession.

À quel terme pensez-vous que tous les cabinets auront effectué leur virage numérique ?

J. T. : Dans les cinq ans. La progression reste assez lente, car 90 % des cabinets sont encore structurés de façon traditionnelle. Quand on manage des équipes, il faut les préparer au changement et ce changement ne peut se faire du jour au lendemain. Il passe par un travail d’adaptation et surtout de formation qui aura un rôle déterminant au sein de la profession dans les années qui viennent. Nos collaborateurs vont devoir être aptes à assumer d’autres missions, avec d’autres compétences, passant par exemple de la saisie classique à la vente de conseil et de service à forte valeur ajoutée… Il faut que les cabinets commencent, dès à présent, ce travail de fond, en investissant fortement sur la formation. Cette formation concerne également les experts-comptables. Accompagner ses équipes dans le changement exige quelques compétences en termes de management.

Ce numérique « entreprise » va-t-il de pair avec celui des cabinets d’expertise comptable ?

J. T. : Bien sûr. Les cabinets doivent s’adapter à leurs clients, les entreprises, qui passent de plus en plus au numérique. Les nouvelles générations d’entrepreneurs ont à présent adopté le dématérialisé. Si nous voulons aujourd’hui capter cette jeune clientèle, nous devons être en ligne sur tous ces outils. Nous avons cette exigence d’adaptation à ce marché, vitale pour nos cabinets. Le virage numérique dans les PME est variablement vécu. Il s’impose évidemment dans les start-up, mais on le trouve de plus en plus dans des secteurs plus traditionnels comme les commerçants et les hôteliers, avec leurs plateformes de réservations.

Aujourd’hui, quand un entrepreneur a un problème, comptable, juridique ou même social, il semble se tourner immédiatement vers son expert-comptable. Cet expert-comptable est-il prêt, aujourd’hui à répondre à ces besoins ?

J. T. : Je crois beaucoup à la relation humaine. Le numérique a tendance à dépersonnaliser un peu les choses. La force de l’expert-comptable est justement de conserver cette relation humaine très forte avec les chefs d’entreprise. Si nous parvenons à préserver ce binôme magique, c’est-à-dire un lien très fort avec l’entreprise et l’entrepreneur en y ajoutant une couche numérique qui fluidifie la transmission d’information, nous aurons gagné. C’est tout le défi de demain. Souvent les gens disent ‘‘le numérique c’est génial, il nous apporte beaucoup à travers l’instantanéité de l’information’’, mais dans le même temps, ils ont peur, ne sachant pas ce qu’il y a derrière : où va l’information ? Qui me la communique ? Ils sont donc rassurés de trouver une vraie entreprise derrière le numérique.
J’ai confiance dans ce nouveau virage. Nous avions déjà évolué avec l’informatisation, dans les années 1980, malgré les cassandres qui pensaient que nous allions tout perdre avec cette évolution. Les cabinets se sont massivement informatisés et nous sommes toujours là ! Nous avons réussi ce virage de la micro-informatique, nous réussirons de la même façon celui du numérique.

Quels sont les autres grands projets d’évolution de la profession ?

J. T. : C’est un tout. Le virage numérique va se combiner avec un certain nombre d’autres mutations. Le temps dégagé à ne plus faire de saisie comptable, administrative sociale et fiscale, fait que nos honoraires sont phagocytés par ces phénomènes qui ne nous permettent pas d’apporter assez de valeur ajoutée de développement au client, tableaux de gestion, tableaux de bord… C’est frustrant pour le client et pour nous. Le virage numérique va nous permettre, en gardant le même budget d’honoraires, de développer de nouveaux outils de gestion pour l’entrepreneur et un vrai accompagnement dans le développement de l’entreprise. C’est l’objectif des années qui viennent. Il faut donc faire de ce risque une réelle opportunité pour la profession.

Comment envisagez-vous la mise en œuvre de l’interprofessionnalité ?

J. T. : Beaucoup de professions ne sont pas ouvertes à l’interprofessionnalité au niveau institutionnel. Il y a encore des querelles de chapelle. En revanche, dans la pratique, au quotidien, les experts-comptables travaillent avec les avocats. Nous savons très bien que tout le monde va être gagnant dans ce processus. Ce sont le marché et l’opérationnel qui ont toujours raison. De jeunes avocats qui éprouvent des difficultés à trouver des flux d’affaires vont pouvoir s’associer avec des experts-comptables pour grandir plus rapidement ensemble. L’avocat apporte une compétence juridique que l’expert-comptable n’a pas. Tout le monde va être gagnant. Il est
absurde, aujourd’hui, d’être contre l’interprofessionnalité, quel que soit le professionnel. Tout le monde est gagnant, le client aussi, trouvant en un seul lieu les moyens de régler à peu près toutes les problématiques, avec ce concept de service complet à l’entreprise.

Concernant cette interprofessionnalité, la loi Macron vous a-t-elle rassuré ?

J. T. : Elle nous a rassurés en partie. Nous allons à présent attendre les négociations sur les décrets d’application. Il va falloir que nos Ordres nationaux commencent à discuter entre eux pour régler un certain nombre de problématiques comme le secret professionnel, l’inscription à l’Ordre, sur la structure, sur les personnes physiques… Quand on va entrer dans les détails, ces négociations risquent de devenir problématiques. Au niveau de l’Ordre des experts-comptables, nous allons tout mettre en œuvre pour que les décrets sortent le plus vite possible et qu’on puisse enfin créer des sociétés interprofessionnelles. J’espère que les autres professions vont être dans le même état d’esprit. Techniquement, je ne vois pas de points rédhibitoires dans ces négociations. Beaucoup de pays l’ont déjà fait, il n’y a pas de raisons que la France n’y parvienne pas.

Faut-il s’attendre à un binôme expert-comptable/avocat ou un trio avec le notaire ?

J. T. : Dans le texte, plusieurs professions sont prises en compte, notamment les notaires, les huissiers et les conseillers en propriété intellectuelle. Il faudra donc négocier entre toutes les professions présentes dans le texte. Dans la pratique, chacun s’associera avec qui il veut. C’est une question de stratégie individuelle de chaque cabinet. Reste que les experts-comptables ont effectivement davantage de liens avec les avocats et avec les notaires. Ce sont les deux professions avec lesquelles nous travaillons le plus.